À lire : La révolution de la servitude (Pourquoi l’ubérisation est l’ennemie du progrès social)

La révolution de la servitude (Pourquoi l’ubérisation est l’ennemie du progrès social)

Catégorie : Sociologie Éditeur : Demopolis ISBN : 9782354571283 Posté le par Liesel

La révolution de la servitude (Pourquoi l’ubérisation est l’ennemie du progrès social)


 

La conscience de Karim Amellal, Parisien qu’on pourrait frapper du stigmatisant qualificatif de “bobo”, s’est réveillée un soir d’automne pluvieux de 2016 en croisant, au sortir de chez lui, un cycliste-livreur “Deliveroo”, perdu et commotionné par une chute sur la chaussée glissante, mais désireux d’aller au bout de sa course sans faire même une pause, de peur de perdre son client… voire son emploi ! L’enseignant à Sciences Po, déjà auteur d’un essai sur les inégalités sociales (“Discriminez-moi ! Enquête sur nos inégalités sociales”, Flammarion, 2005), s’est alors penché sur ce monde du travail contemporain issu de la révolution technologique, qui pousse et souvent force, dans un contexte alourdi par le chômage, les parties les plus fragiles de la population à travailler dans des conditions de plus en plus précaires. Ce livre est le fruit des questionnements et réflexions du chercheur – par ailleurs créateur d’une plateforme numérique collaborative destinée à partager le savoir universitaire, Sam network – sur l’“ubérisation” de la société française.

Au moment où semble régner sur l’économie mondiale les fameux GAFA (acronyme de Google, Apple, Facebook et Amazon), Amellal s’interroge : “Comment, dans un pays aussi riche que la France, peut-il encore exister des entreprises qui font trimer des étudiants à vélo sans leur fournir une couverture sociale minimale ? Comment des entreprises qui valent 70 milliards de dollars et réalisent un chiffre d’affaires très conséquent en France peuvent-elles ne pratiquement pas payer d’impôts ? Pourquoi des jeunes gens ouverts et curieux (…) acceptent-ils de travailler dans ces conditions pour gagner un peu d’argent tout en étant heureux de le faire ? Pourquoi tolère-t-on que des plates-formes étrangères, américaines, en l’espèce, nous imposent leurs standards tout en s’immisçant dans les failles de notre modèle social ? Enfin, qu’est-ce que tout ça, ces nouvelles formes d’emploi, ces gens qui trouvent qu’Uber est l’entreprise la plus cool du monde, révèle de notre société mais révèle aussi de nous-mêmes ?” L’essayiste analyse ce phénomène américain aux retombées mondiales, élégamment mais faussement décrit comme un élément positif de la nouvelle “société de partage”, en réalité moyen pour le capitalisme de faire fi du progrès social pour gagner toujours plus d’argent sur le dos des travailleurs pauvres. Le phénomène n’est pas nouveau mais ce qui l’est, c’est l’efficace discours des communicants de cette “gig economy” (économie des “petits boulots”) qui parvient, par un habile “story telling” étayé de récits de mythes fondateurs, à persuader lesdits travailleurs qu’ils sont des entrepreneurs libres aux commandes de leur vie professionnelle, multiple et enrichissante à tous points de vue. Les récentes publicités d’Uber sont caractéristiques : on y présente de jeunes hommes et femmes généralement issus des “minorités ethniques”, vivant à la périphérie des grandes villes riches où les habitants font appel à tous ces services accessibles grâce à un bouquet d’applications installées sur leurs smartphones.

Ces auto-entrepreneurs sans formation, diplôme ni compétence approfondie, se disent heureux et fiers de pouvoir jouer plusieurs rôles à la fois : chauffeur et responsable d’une laverie automatique, chauffeure et formatrice de chauffeurs VTC, etc. et ils définissent leurs qualités et aspirations destinée à être en adéquation avec leur activité, à travers des formules souvent contradictoires trahissant, au contraire, leur absence de liberté, comme : “Ce que j’aime dans mon statut de chauffeur uber, c’est qu’il me permet d’allier mon sens de la discipline et mon goût de l’indépendance” (!!!)… Quand on sait qu’un chauffeur est noté par les clients et qu’une mauvaise notation peut le faire rayer de la carte… Des “en même temps” qui rappellent les propos d’Emmanuel Macron, lequel vantait d’ailleurs, du temps de sa campagne électorale, ces petits boulots pour les “jeunes de banlieue”, laissant ainsi entendre que tout marchait si mal dans ces zones de relégation qu’il ne restait plus comme solution que ce type d’emplois dégradés et parfois dégradants pour leurs habitants… Une forme de racisme social ?

Amellal explique les fondements du système né du mouvement libertarien en Californie dans les années 1960, qui prône, à travers sa philosophie individualiste, une liberté face à l’Etat et à toute forme de régulation, doublée d’une confiance totale en la capacité de la technologie de libérer l’homme. C’est le monde de la Silicon Valley, incarné par Steve Jobs avec sa charité de milliardaire travestie en philanthropie en guise de volet social… Puis  l’essayiste décrypte la genèse et le fonctionnement de trois plateformes bien implantées en France : Uber, Deliveroo et Airbnb, start-up leveuses de fonds uniquement préoccupées par leur profit, exploitant les plus faibles sous couvert d’une image “d’entreprenariat solidaire”. Ainsi Airbnb et ses locations entre particuliers aisés, qui fait exploser les prix du logement, chassant les habitants pauvres de quartiers entiers au profit de touristes aisés nomades… Au point que Berlin en a interdit la pratique en ses murs et que la ville de Paris invente des taxes pour tenter d’en atténuer les mauvais effets. Le livre d’Amellal rappelle quelques réalités matérielles trop souvent noyées dans le nuage de la propagande vantant l’entreprenariat individuel; par exemple qu’un chauffeur Uber gagne environ 1 320 euros net pour 60 heures de travail mensuel, soit un salaire de 5,50 euros de l’heure, tandis que le smic est à 7,58 euros. Il reprend aussi le déroulé historique des avancées sociales en France, depuis la limitation de la journée du travail des enfants (!!!) en 1848 jusqu’à la loi sur le travail de 2016, en passant par l’instauration du repos compensatoire hebdomadaire de 24 heures sous Clemenceau en 1906 ou les congés payés et les conventions collectives de branches obtenues sous le Front Populaire durant les années 1930. Un ouvrage critique salutaire en ces temps où prolifèrent approximations et idées toutes faites au service de la casse sociale.